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À la découverte du monde

Vous souhaitez être juriste en développement international ? Quatre jeunes professionnels partagent de précieux conseils.

Women in Buliisa District, Uganda (Martin Jjumba)
Martin Jjumba or Peter Irungu

Avant même de terminer ses études en droit, Amélie Cournoyer savait qu’elle ne voulait pas d’un parcours de carrière typique.

« J’ai toujours été intéressée par le travail à l’étranger, et par le secteur non-gouvernemental », dit l’avocate de 27 ans, qui habite maintenant Genève.

Emprunter ce chemin n’a pas été une tâche facile. Pour la plupart des professionnels du droit au Canada, un parcours classique est la voie la plus sûre vers le succès. Il s’agit de rechercher un poste de stagiaire dans un cabinet ; y travailler l’été pendant les études ; terminer le stage ; et s’assurer d’être admis au Barreau. Avec un peu de chance, on prend un mois ou deux de congé pour voyager. Mais il faut revenir vite, car un poste de jeune salarié nous attend.

« Cette expérience a complètement changé ma perspective quant au genre de carrière à laquelle j’aspirais »
Amélie Cournoyer - Membre de l'ABC

Durant les premières étapes de sa carrière, Me Cournoyer s’en est tenue au scénario. Elle a obtenu une maîtrise en administration des affaires (MBA) et un baccalauréat en droit (LL.B.) dans le régime coopératif de l’Université de Sherbrooke. Pendant ses études, elle a été placée dans un grand cabinet national. Ensuite, elle a décidé de rechercher des occasions différentes et de miser sur le droit international. Elle a fait d’autres stages, d’abord au sein d’une société d’experts-conseils de Washington spécialisée dans le commerce international, puis au Tribunal canadien du commerce extérieur à Ottawa, où elle a travaillé comme conseillère juridique pendant un an avant de tenter sa chance dans un cabinet privé de Toronto.

Toutefois, elle caressait toujours le rêve de travailler à l’étranger. « Ça m’avait toujours trotté en tête de combiner le développement international avec [le droit du commerce international]. »

Amilah Abd-Al-Rashid, Mwanasha, et Amélie Cournoyer dans le comté de Kwale, Kenya
Amilah Abd-Al-Rashid, Mwanasha, et Amélie Cournoyer dans le comté de Kwale, Kenya Peter Irungu

Un jour, elle est tombée sur une annonce du Programme international des jeunes juristes de l’ABC sur Facebook qui évoquait la possibilité de travailler pendant six mois sur une initiative de réforme du droit avec une organisation partenaire dans un pays étranger.

Elle a envoyé son curriculum vitæ et, en peu de temps, elle a mis le cap sur le Madagascar pour travailler dans un projet de Transparency International visant à lutter contre la corruption et à renforcer l’accès aux lois sur l’accès à l’information, afin que des communautés locales puissent tirer profit de projets miniers.

Même si le Madagascar est confronté à des défis socioéconomiques, politiques et environnementaux considérables, Me Cournoyer y a vu une occasion d’acquérir une précieuse expérience sur le terrain.

« Cette expérience a complètement changé ma perspective quant au genre de carrière à laquelle j’aspirais », dit-elle. Elle ne se voyait plus comme une avocate qui donnait strictement des conseils juridiques, mais pouvait envisager une carrière en tant que professionnelle qui met en application sa formation juridique pour gérer des projets dans le secteur du développement international.

« Quand j’ai travaillé au Madagascar, j’ai senti pour la toute première fois que j’étais vraiment utile et que mon travail pouvait réellement changer les choses », ajoute-t-elle. « Ce séjour a confirmé mon intérêt pour le développement international. »

Le stage lui a aussi donné accès à d’autres possibilités. Notamment, elle a récemment eu l’occasion de participer au projet Soutien à l’exploitation inclusive des ressources en Afrique de l’Est (SIRD) du programme Initiatives internationales de l’ABC. Il s’agit d’un projet quinquennal financé par Affaires mondiales Canada et mis en œuvre par l’équipe d’Initiatives internationales de l’ABC en partenariat avec les barreaux du Kenya, de la Tanzanie et de l’Ouganda. L’objectif du projet est d’améliorer le sort économique des gens en Afrique de l’Est, particulièrement les femmes et les groupes vulnérables qui sont touchés par les activités des sociétés extractives.

En novembre 2019, Me Cournoyer s’est rendue dans le comté de Kwale, au Kenya, où elle a été jumelée à une autre juriste canadienne, Amilah Abd-Al-Rashid, afin d’aider des groupes de femmes locales à comprendre leurs droits pour se protéger contre les répercussions négatives des activités minières dans leur pays.

Située près de la côte du Kenya, à environ 50 km au sud de Mombasa, la mine de titane de Kwale est dirigée par une filiale de la grande société minière Base Titanium. Ce premier projet minier d’envergure du pays a ouvert un nouveau secteur de l’économie. Les minéraux qui y sont extraits figurent maintenant parmi les quatre principales recettes d’exportation du Kenya et constituent une importante source de revenus pour le pays de 50 millions d’habitants.

Cependant, comme c’est souvent le cas dans les pays riches en ressources, la richesse qui en résulte n’est pas répartie également, en particulier en ce qui concerne les femmes, sans tenir compte des problèmes de corruption et de transparence persistants qui touchent le pays. Les industries extractives sont largement dominées par les hommes. Pour les femmes, cela signifie que les possibilités d’emploi sont rares, du moins en dehors du dangereux monde de l’exploitation minière artisanale. En plus, les femmes souffrent de façon disproportionnée des conséquences des dommages environnementaux, des délocalisations mal négociées et de l’afflux élevé de travailleurs migrants qui entraîne souvent une augmentation de la violence sexuelle.

L’approche qu’adopte le programme consiste à réunir tous les intervenants – c’est-à-dire tous les membres de la communauté, y compris les femmes, les hommes, les aînés ainsi que les représentants du gouvernement et des entreprises – et à les amener à travailler ensemble.

Un événement de sensibilisation communautaire dans le comté de Kwale, Kenya
Un événement de sensibilisation communautaire dans le comté de Kwale, Kenya Peter Irungu

« L’expérience s’est avérée édifiante », dit Abd-Al-Rashid. « Ce que j’aime, c’est la façon dont le programme se concentre sur l’autonomisation des femmes, sans crainte de ratisser plus large en scrutant la façon dont l’ensemble de la communauté est concerné. »

Pour Me Cournoyer et Abd-Al-Rashid, l’expérience à l’étranger leur a aussi permis d’acquérir des compétences et de progresser dans la profession. « À Genève, les organisations vont chercher des gens qui ont une expérience sur le terrain », affirme Me Cournoyer. « Ce n’est pas un endroit où on débute une carrière. »

Âgée de 28 ans, Abd-Al-Rashi est diplômée de la faculté de droit de l’Université de Sussex en Angleterre et elle travaille chez TD comme stagiaire. Elle prévoit d’être admise au barreau de l’Ontario cette année. Elle est également une ancienne participante du PIJJ, elle qui a travaillé six mois à Johannesburg, en Afrique du Sud, sur un projet visant à promouvoir l’accès à l’information sur des questions de droit.

Lorsque l’occasion de travailler sur le projet SIRD s’est présentée, elle s’est dit : « Allons-y et voyons s’il existe un moyen de conjuguer travail juridique et développement international. »

Bien qu’elle soit de retour au Canada, elle considère toujours le travail de développement comme un objectif de carrière une fois qu’elle aura été admise au barreau. « Mes parents sont plutôt traditionnels », dit-elle. « Ils préfèrent que je pratique le droit dans un domaine classique et que je reste près de chez moi, mais j’ai toujours eu envie d’aller à l’étranger. »

Il faut du courage pour emprunter un tel parcours, de façon indépendante, là où le droit et le développement international se rencontrent. À vrai dire, le temps qu’Abd-Al-Rashid a passé à l’étranger lui a aussi appris que bien des gens de la communauté juridique canadienne sont perplexes par rapport à son intérêt de travailler sur des projets d’aide internationale.

« Échanger des connaissances et faire ce genre de travail comparatif m’a toujours aidé à voir les choses d’un œil différent »
Evelyn Palach - Membre de l'ABC

Ce n’est guère un secret que les cabinets d’avocats canadiens hésitent à embaucher des diplômés qui ont étudié ou acquis de l’expérience à l’étranger. Pour la plupart, ils ont tendance à consacrer leur énergie au recrutement de juristes qui se contentent de rester sédentaires.

« Dans de nombreux cabinets [canadiens], il faut se conformer à ces attentes », explique Muhammad Zubair, 30 ans, procureur de la Couronne à La Ronge, en Saskatchewan. Me Zubair, un diplômé de l’Université Windsor, a également fait du bénévolat dans le cadre du PIJJ et du projet SIRD. Il reconnaît le mérite d’un parcours typique, mais il souhaiterait que les employeurs soient plus ouverts quant aux profils des candidats recherchés.

Il en va de même pour les gens qui cherchent à acquérir de l’expérience de travail en début de carrière. « C’est un excellent moyen de sonder votre propre intérêt par rapport au travail de développement international et de voyager », dit-il. « Cela peut vous permettre de vous démarquer de tous les gens qui n’ont travaillé que dans des entreprises de la région du Grand Toronto. Si vous avez travaillé à l’étranger sur des questions de violence fondée sur le sexe et que vous avez aidé des victimes d’agression sexuelle, cette expérience peut s’avérer inestimable. »

Maintenant, en tant que procureur de la Couronne, Zubair se déplace dans de nombreuses communautés nordiques éloignées. Il est convaincu que son séjour à l'étranger a aidé sa candidature lors de son entretien d'embauche. « Après avoir commencé à travailler ici, le responsable du recrutement m’a même mentionné que c’est le genre de travail qui attire des gens aventureux et flexibles et que j'étais justement le type de personne qu'ils recherchaient ».

Me Zubair fait aussi remarquer que les services d’orientation de carrière des facs de droit proposent rarement des occasions de travailler pour des ONG ou dans le domaine de l’aide internationale. « Les activités d’orientation intéressaient habituellement des cabinets de Windsor qui se mettaient en valeur. Sinon, une journée était consacrée aux juristes d’entreprise. Parmi les employeurs “moins typiques”, on recevait des gens du milieu politique ou gouvernemental. Mais il n’y avait rien qui favorisait l’exploration active du travail de développement international. »

Tout comme Me Cournoyer et Abd-Al-Rashid, Me Zubair est tombé par hasard sur le PIJJ en effectuant une recherche en ligne, ce qui l’a amené à travailler au Kirghizistan avec l’International Development Law Organization dans le but d’améliorer l’indépendance de la magistrature de ce pays d’Asie centrale.

Muhammad Zubair et Evelyn Palach dans le district de Buliisa, Ouganda
Muhammad Zubair et Evelyn Palach dans le district de Buliisa, Ouganda Martin Jjumba

Cette expérience l’a amené à signer un contrat prolongé avec l’IDLO, puis à participer à un stage dans le district de Buliisa, dans l’ouest de l’Ouganda, pour le projet SIRD. Me Zubair et sa collègue Evelyn Palach, une avocate de Kitchener, ont été envoyés à cet endroit pour aider des groupes de femmes affectées par les activités du secteur de l’extraction. Ils étaient également là pour soutenir la formation de juristes ougandais, plus particulièrement en ce qui concerne l’exploration des sociétés pétrolières dans l’ouest de l’Ouganda.

Me Palach, qui a travaillé au Myanmar dans le cadre du PIJJ de l’ABC, souligne également l’importance d’acquérir de l’expérience sur le terrain à l’étranger.

« Mon ensemble de compétences s’est vraiment amélioré à la suite de mon séjour au Myanmar avec une organisation internationale et de ma participation au projet SIRD », dit-elle. « Cela m’a exposé à une structure différente. Le travail dans une organisation internationale est une expérience complètement différente du travail dans un cabinet. » Elle a ainsi pu interagir directement avec des gestionnaires de projets et des cadres supérieurs au siège social de diverses organisations internationales. Son expérience sur le terrain l’a également aidée à parfaire ses compétences culturelles. « Échanger des connaissances et faire ce genre de travail comparatif m’a toujours aidé à voir les choses d’un œil différent », affirme-t-elle.

Voilà des compétences utiles à ramener à la maison. Mais la formation d’avocate aide aussi à ouvrir des portes à l’étranger, prend le soin de souligner Me Palach. « L’obtention d’un poste de bénévole aux Nations Unies, par exemple, ou, si vous avez du financement du gouvernement canadien, par l’intermédiaire de CUSO, constitue le point d’entrée classique au monde du développement international », déclare-t-elle. « Les compétences que vous pourriez utiliser dans votre travail seraient limitées. Alors qu’avec le PIJJ et le projet SIRD, il est convenu d’avance que nous envoyons de jeunes juristes pour qu’ils fassent du travail juridique à l’échelle internationale. »

Après, la récompense pour le travail bien fait est la possibilité de travailler davantage. « Le meilleur réseautage que vous puissiez faire est de montrer des résultats », dit Me Zubair. « Vous ne pouvez pas vous rendre en Afrique dans le seul but de vous détendre et vous attendre à ce que des occasions se présentent. Vous devez obtenir de bonnes évaluations du pays hôte. La plupart des gens en obtiennent, ce qui les aide à tisser des liens dans un environnement beaucoup plus dynamique et naturel qu’en se faisant un carnet d’adresses lors d’événements de réseautage. »

« Un diplôme en droit est un passeport vers des possibilités infinies », ajoute-t-il. « Ne vous imposez pas de limites pour rien, surtout si vous avez l’impression que vos intérêts sont ailleurs. »

 

Pour en savoir davantrage sur le projet SIRD, consultez le site de l'ABC -- Initiatives Internationales.