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Le droit plus tard dans la vie

Les raisons qui motivent les gens à abandonner une carrière établie pour se lancer dans le droit alors qu’ils sont âgés de 40 ans, 50 ans, et même plus, sont aussi diverses que les types de droit qu’ils finissent par exercer.

Bassel Sabalbal
Bassel Sabalbal

Après avoir été « tiré dessus et poignardé » au travail, sans compter tous les traumatismes causés par le travail de maintien de l’ordre, Chad Haggerty s’est retrouvé dans une situation où on l’accusait de voies de fait contre un membre de la famille et a eu besoin d’un juriste.

En tant qu’agent de la GRC, il avait passé des années devant les tribunaux, échangeant avec des procureurs et des avocats de la défense, quoique ces interactions étaient, bien sûr, complètement différentes.

« J’ai vu de mes propres yeux ce qu’a fait mon avocat pour m’aider tout au long du processus. C’est ce qui m’a convaincu et permis de réaliser que je ne pouvais plus travailler comme policier à cause de l’impact émotionnel que cela avait sur moi. »

Me Haggerty avait toujours voulu être avocat quand il était enfant, mais financièrement, ce n’était pas possible, raison pour laquelle il a opté pour un travail dans les forces de l’ordre.

« Mais la passion pour le droit a persisté », dit-il.

Après 17 ans dans la police, Me Haggerty s’est laissé séduire et a décidé qu’il était temps de commencer une carrière en droit. Dès le premier jour à la faculté de droit, il savait qu’il serait avocat de la défense.

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Chad Haggerty

« La liberté dont jouissent les avocats de la défense, la créativité requise pour ce poste… c’est quelque chose qui m’enthousiasmait et m’intéressait. »

Il dirige maintenant son propre cabinet, CH Advocacy, à Calgary. Il a connu un curieux retour des choses en devant contre-interroger d’anciens collègues de la police. Il croit que son expérience directe dans le système de justice en tant qu’accusé lui est restée et a façonné sa pratique.

« Cela m’a ouvert les yeux sur le stress émotionnel que subissent les accusés, exprime-t-il. Certains de ces nouveaux points de vue contrastent directement et contredisent beaucoup des perspectives que j’ai longtemps eues en tant qu’agent de police. »

Divers chemins vers le début de l’aventure

Alors que la plupart des juristes font des études en droit alors qu’ils sont âgés d’à peine vingt ans, il n’est plus rare qu’un quadragénaire, un quinquagénaire ou une personne plus âgée se trouve dans cette situation. Les raisons qui motivent les gens à abandonner une carrière établie pour se lancer dans le droit sont aussi diverses que les types de droit qu’ils finissent par exercer.

À l’instar de Me Haggerty, Bassel Sabalbal a abandonné une carrière militaire physiquement exigeante au bout de vingt ans lorsqu’une vieille blessure, résultat d’un déploiement à l’étranger, l’a rattrapé, le forçant à réfléchir aux prochaines étapes de sa vie.

Il a commencé sa carrière dans l’infanterie, puis est passé à la police militaire, où il a travaillé pendant cinq ans avec une équipe nationale, luttant contre des stupéfiants, poursuivant des fabricants et exécutant des mandats. Il avait toujours aimé rédiger des mandats de perquisition et rencontrer des juristes, et il commençait à envisager une carrière en droit.

« J’ai vraiment aimé la stratégie consistant à réfléchir à la façon dont nous travaillons dans les poursuites, explique Me Sabalbal. Parfois, vous devez marcher avant de courir. Ainsi, cela signifiait que je devais d’abord obtenir un diplôme de premier cycle pour pouvoir présenter ma candidature à la faculté de droit. »

« Dans tout ce que je faisais, qu’il s’agisse de surveillance ou de soutien aux opérations d’infiltration, je m’asseyais et je lisais le contenu de mes cours. »

Il est maintenant avocat spécialisé en préjudice corporel chez Lerners Lawyers à Londres, en Ontario, et exerce depuis août 2025.

Pour Joanne Roulston, l’indemnité de départ que lui a offerte le gouvernement lui a donné l’occasion d’assouvir une envie après des années de travail dans les domaines connexes du droit que sont le travail social et la fonction publique.

« Je connaissais très bien le droit, y compris la façon dont la loi est rédigée, créée et appliquée, dit-elle. Ce qui m’a poussé à aller à la faculté de droit, c’est ma curiosité insatiable et le besoin que je ressentais de tenter ma chance. »

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Joanne Roulston

Elle avait cinquante ans lorsqu’elle est retournée sur les bancs d’école. Elle pratique maintenant le droit de la famille à Ottawa depuis quatre ans.

Avantages uniques

Entrer dans le domaine du droit dans le cadre d’une deuxième carrière peut donner à certaines personnes des avantages notables par rapport à leurs homologues plus jeunes. Parmi ces avantages, mentionnons les compétences pratiques qu’ils apportent à la table, comme la capacité de communiquer clairement et efficacement.

Après près de deux décennies de travail en journalisme, pendant lesquelles elle a occasionnellement couvert des tribunaux et des questions de protection de l’enfance, Allyson Jeffs savait comment utiliser un stylo et un clavier lorsqu’elle a changé de carrière.

« Mon expérience en écriture a été un atout énorme, mentionne-t-elle. La rédaction est tellement importante en droit. Vous faites beaucoup de plaidoirie par écrit, de mémoires devant le tribunal, de rédaction de documents de défense, de communications avec d’autres juristes et avec des clients. Avoir la capacité de bien s’exprimer et d’écrire rapidement est essentiel. »

Me Jeffs a toujours dit que si elle n’avait pas été journaliste, elle aurait été avocate. Elle a quitté le secteur lorsqu’elle a senti qu’il était en déclin et a vu le droit comme un moyen de se réinventer. Sa pratique du litige chez Emery Jamieson LLP à Edmonton se concentre maintenant sur le droit du travail.

« Vingt ans plus tard, j’ai l’impression que c’était un très bon choix, soutient-elle. Dans les litiges, nous passons par l’étape des interrogatoires préalables. Je pense que le fait d’avoir posé des questions pendant mes vingt ans en journalisme m’a beaucoup aidé avec cela. J’ai acquis certaines compétences, comme savoir suivre une piste lorsqu’une personne répond à des questions, et aussi comprendre l’importance de laisser de l’espace à l’autre pour qu’il puisse s’exprimer. »

Pour Me Roulston, le transfert dans la salle d’audience de l’expérience significative qu’elle avait acquise en politiques dans la fonction publique s’est bien fait.

« À cause de mon âge et de toutes ces autres expériences, je crois qu’il est plus difficile de m’intimider, moi qui côtoyais des premiers ministres, dit-elle en riant. J’avais l’habitude de m’adresser directement à un comité parlementaire pour parler de la recherche et de deuxièmes opinions qu’on nous donnait. Cela fait toute une différence au moment de se présenter devant un tribunal. »

Ses compétences en négociation se sont également avérées précieuses dans la pratique du droit de la famille, où les relations entre les parents doivent souvent être maintenues longtemps après la fin d’une affaire judiciaire.

Ensuite, il y a les compétences générales. Me Haggerty indique que, même s’il savait que le maintien de l’ordre pouvait s’appliquer à un certain point dans la pratique du droit, il ne réalisait pas la mesure dans laquelle ses compétences générales l’aideraient à faire progresser sa carrière juridique.

« Je ne connaissais pas la façon de travailler des juristes, mais l’éthique du travail m’avait déjà été inculquée. Les compétences interpersonnelles, les compétences en gestion du temps et les compétences en gestion des personnes, tout cela est entré en jeu. »

Selon Me Sabalbal, devenir avocat plus tard dans la vie a été plus facile, car il a pu apprendre la discipline et la persévérance requises pour surmonter la fatigue qui peut aller de pair avec cette profession. Il pense que sa première carrière a également contribué au mûrissement de ses compétences en pensée critique.

« Contrairement à la croyance populaire, l’armée est un endroit très diversifié, et vous pouvez aborder les gens sous un angle différent, soutient-il. Je suis capable d’intégrer cela à ma pratique, d’avoir une conversation avec des clients de tous les horizons. »

Le défi du changement

Un changement de carrière n’est cependant pas exempt de défis. Alors que l’âge peut apporter sagesse et maturité, il peut aussi favoriser des habitudes qui doivent être brisées. Me Jeffs croit que, bien que le droit soit un processus d’apprentissage qui dure toute une vie, la courbe d’apprentissage a parfois été plus raide que prévu.

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Allyson Jeffs

« La chose qui est très difficile quand vous avez atteint un certain point dans une carrière, c’est de réaliser que vous devez revenir en arrière, être en période d’apprentissage et ne pas posséder d’expérience, dit-elle. C’est une leçon d’humilité quand on commence à la case départ, à la première année ».

Les juristes de deuxième carrière ont aussi tendance à avoir plus de responsabilités familiales, comme élever des enfants et prendre soin de parents vieillissants, ou les deux.

Certains cabinets peuvent également craindre que les juristes âgés s’attendent à des salaires plus élevés en raison de leur expérience antérieure, ou être préoccupés par rapport au maintien en poste à long terme, affirme Orit Sinai, associé chez ZSA Legal Recruitment à Toronto.

« C’est une deuxième carrière, dit-elle. Ces gens cherchent-ils vraiment une carrière à long terme, ou vont-ils se lancer à nouveau dans autre chose? »

Meaghan Loughry, consultante et recruteuse chez Caldwell à Toronto, indique que certains cabinets peuvent aussi s’inquiéter de possibles malaises lorsque des juristes âgés devront rendre compte à des personnes beaucoup plus jeunes.

Bien que les gens puissent choisir de se concentrer sur un domaine précis du droit qui est en harmonie avec leur carrière précédente, comme un scientifique pratiquant le droit de l’environnement ou un ingénieur œuvrant dans le droit de la construction, elle met en garde les cabinets contre les stéréotypes à l’égard des juristes de deuxième carrière.

« L’ancienne carrière d’une personne peut la guider dans son cheminement en droit, mais ce n’est parfois pas le cas. Ils vont à la faculté de droit avec l’intention de repartir à zéro dans la profession. »

Un mélange concurrentiel

Hormis les défis associés à un changement de carrière, Me Loughry est d’avis que les juristes de deuxième carrière sont hautement concurrentiels. Elle a rencontré des gens qui veulent minimiser leur parcours de travail antérieur, mais croit que de nombreux avantages devraient être mis en évidence.

Me Sinai convient que leur apport va au-delà de leur formation juridique.

« Ils apportent un contexte réel et une vision de l’industrie. »

Bien qu’ils puissent ressortir du lot à la faculté de droit et dans leur pratique, ce n’est pas négatif.

« Ils apportent un certain niveau de maturité et de professionnalisme. Ils s’avèrent être de grands communicateurs. Ils sont plus à l’aise dans un environnement de contact direct avec la clientèle. Ils ont un peu mieux compris l’environnement professionnel », dit-elle, ajoutant qu’ils gagnent également en confiance un peu plus rapidement et que des responsabilités peuvent leur être confiées plus tôt.

Alors, n’est-il jamais trop tard pour devenir juriste?

Me Sabalbal ne le pense pas.

« Assurez-vous simplement d’être prêt financièrement, explique-t-il. Parfois, vous devez faire de petits sacrifices, mais en fin de compte, si c’est quelque chose que vous voulez vraiment faire, je crois vraiment qu’il n’est jamais trop tard. »

Me Haggerty est d’accord.

« Ce qui est bien dans la pratique du droit, c’est que, tant que vous ne perdez pas vos capacités mentales, il est toujours possible d’apporter des contributions au barreau ou à la société. Avec un peu de chance, vous pouvez toujours en retirer quelque chose. La satisfaction personnelle doit être prise en compte », dit-il.

Il aurait aimé savoir à quel point le barreau est merveilleusement axé sur la collaboration. Il s’attendait à ce que le travail de défense pénale soit une pratique isolée, étant donné le nombre de juristes exerçant seuls.

« Cependant, la communauté est extrêmement gentille, attentionnée et accueillante, avance Me Haggerty. Honnêtement, si j’avais su cela, j’aurais peut-être pris cette décision beaucoup plus tôt dans ma vie. »

Conseils non juridiques

Ayant étudié en droit avec des gens ayant moins de la moitié de son âge, Me Roulston conseille à toute personne qui envisage une réorientation professionnelle semblable de se rappeler que la faculté de droit peut donner une impression très différente de la pratique du droit dans le monde réel.

« Je suis vraiment contente de m’être lancée en droit. Je pense que cela me permet d’être une négociatrice et une travailleuse sociale, mais avec beaucoup plus d’outils. C’est ce que j’espérais. N’oubliez jamais l’expérience que vous avez acquise par le passé. Maintenez un équilibre dans votre vie à l’extérieur du droit. »

Me Jeffs a toujours trouvé utile de se rappeler que sa transition vers la profession juridique plus tard dans sa vie n’était pas son premier changement de carrière.

« Puisque j’ai fait mes premiers pas dans une carrière auparavant, je peux le refaire, se disait-elle. Puisez de la confiance dans votre première expérience et dans votre succès passé. »

En fin de compte, une avocate de deuxième carrière l’a encouragée à se lancer en droit.

« Elle m’a souligné : “Pour autant que, lorsque tu termines tes études, tu crois pouvoir consacrer vingt ans à la pratique du droit, cela en vaudra la peine”. Vingt ans plus tard, je pense qu’elle avait raison. »