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Joyce Echaquan : le visage du racisme systémique

Il est impossible de conclure autrement que les droits fondamentaux des autochtones continuent, de façon déplorable, à être bafoués.

Joyce Echaquan
Jean Gagnon CC BY-SA 4.0

Le racisme systémique a désormais un nouveau visage au Québec : celui de Joyce Echaquan. Sa mort à l’hôpital de Joliette il y a quelques semaines a marqué les esprits. Fallait-il vraiment une agonie en direct sur Facebook pour enlever les œillères du politique quant aux multiples atteintes aux droits fondamentaux des autochtones ?

Ce ne sont pourtant pas les rapports qui manquent. Un grand nombre d’institutions au Canada, qui, bien qu’imparfaites, se montrent généralement généreuses pour la majorité, perpétuent encore leur oubli flagrant des autochtones, autant à titre individuel que collectif. Pour Joyce Echaquan, c’est le système de santé, mais pour Suzie Jonas, de Kuujjuaq, c’était le Ministère de la Sécurité publique.

En 2017, cette citoyenne inuite s’était vu refuser une peine purgée la fin de semaine pour la simple raison qu’il n’existait pas de centre de détention dans sa ville de résidence, Kuujjuaq. Une décision qui sera infirmée en appel par la Cour supérieure du Québec au titre que de lui refuser une telle peine était discriminatoire.

Cela s’applique aussi à une mère de famille inuite, qui a témoigné à la Commission Viens (Rapport, p. 452) avoir dû faire face aux préjugés persistants de la Direction de la protection de la jeunesse qui croyait dur comme fer qu’elle avait un problème d’alcool, et qui s’est vu enlever ses enfants des semaines durant. Comme plusieurs autres, elle sentait devoir « prouver son innocence ».

Tous ces exemples, toutes ces histoires tombées dans l’oubli, que décrivent-elles d’autre qu’un problème latent de racisme systémique ? Qu’est-ce qui explique la surreprésentation des personnes autochtones dans notre système carcéral ? Comment justifier autrement que par le mot « systémique » le nombre de victimes d’agressions sexuelles soit, au Canada, trois fois plus grand chez les femmes autochtones que chez les femmes allochtones ?

L’ampleur des problèmes est monstre, et tous ces rapports, toutes ces Commissions, La Justice au Nord du 50e parallèle (1972), la Commission royale d’enquête sur les peuples autochtones (1996), la Commission Vérité et Réconciliation (2015), l'Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues ou assassinées (2019), la Commission Viens (2019), n’appliquent qu’un baume bien temporaire sur les communautés éplorées, un moment relatif de paix né d’une rare occasion, pour les victimes, de témoigner. Tous ces rapports, toutes ces commissions ne font que s’ajouter à toutes les études sociales, juridiques, empiriques, scientifiques, politiques, anthropologiques et statistiques qui se font chaque année dans les universités du pays. Cela fait longtemps qu’il n’y a plus d’ignorance à plaider.

Dès le dépôt de ces rapports, les problèmes quotidiens reviennent au galop. Au Québec, on débat encore de la nature « systémique » du racisme envers les autochtones, invoquant qu’il est injuste de faire le « procès » des Québécois. Le 13 octobre dernier, le premier ministre François Legault, qui attend le rapport d’un comité du Groupe d’action contre le racisme, co-présidé par deux de ses députés, exclut déjà que celui-ci en viendra à une conclusion de racisme systémique au Québec. Il est vrai que ce comité avait un mandat plus large que celui d’étudier les questions spécifiquement autochtones, mais il semblerait de toute façon qu’au Québec, nous soyons d’avance plus vertueux que d’autres.

C’est pourtant en nommant un problème qu’on peut, petit à petit, en dénouer les nœuds, contourner l’impasse et donner le pouvoir aux citoyens et aux élus d’améliorer les choses. Un seul traumatisme comme celui qu’a apporté collectivement la mort tragique de Joyce Echaquan n’est malheureusement pas suffisant.

Un an après le dépôt du rapport de la Commission Viens, les groupes autochtones semblent unanimes : la mise en œuvre des recommandations piétine. Pourtant, ce rapport ne fait que s’ajouter aux autres. Au Québec, le gouvernement n’a qu’un Secrétariat aux affaires autochtones, et non un ministère.

Quant à lui, le système de justice, celui censé être le rempart contre les abus de droit pour tous, est au centre du problème pour les autochtones. « Nous avons probablement implanté notre système de justice sur de mauvaises bases, fondé sur des valeurs qui n’appartiennent pas à ces communautés-là, » a affirmé à la Commission Viens le juge coordonnateur Richard Côté, responsable des régions du Bas-Saint-Laurent, de la Côte-Nord, de la Gaspésie et des Îles-de-la-Madeleine (p.315).

Il ne s’agit pas d’un problème purement québécois, loin s’en faut. Le chercheur Pierre Rousseau, dans son essai First Nations and the Canadian Legal System : Conflict Management or Dispute Resolution?, fait la démonstration que l’inadéquation du système de justice par rapport aux peuples autochtones s’applique au système de justice partout au pays, à divers degrés. Il faut réaliser que la manière occidentale d’envisager la justice est fondamentalement différente de celles des peuples autochtones.

Les acteurs du système de justice ont beau mettre toute leur bonne volonté – et très nombreux sont ceux qui s’y appliquent avec le plus grand sérieux – afin de donner un visage humain au système, ses carences sont toujours manifestes. La Cour itinérante, par exemple, qui sillonne le Nunavik afin d’y rendre justice, fait encore l’objet de nombreuses critiques, au centre desquelles se trouve une mésadaptation profonde des principes qui la guident par rapport aux traditions juridiques inuit. Celle-ci n’est qu’un exemple parmi tant d’autres, dans un système de justice qui depuis toujours est imposé aux communautés autochtones avec une implication limitée de leur part.

En ce sens, la mise en œuvre de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones se devait d’apporter plusieurs éléments de réponse. En vertu de celle-ci, les États doivent aspirer à intégrer les traditions et coutumes juridiques autochtones locales au système de justice, et mieux, à faire en sorte que les communautés exercent leur droit d’administrer leurs institutions juridiques. Malheureusement, cette mise en œuvre au Québec semble, elle aussi, piétiner.

Les rapports n’ont jamais suffi. Le politique aurait dû suivre, plutôt que de jouer sur les mots pour étouffer le malaise d’une certaine base électorale.

On dira qu’il n’est jamais trop tard, mais pas pour Joyce Echaquan, ni pour toutes ces victimes qui, la peur au ventre, craignent que le système ne se retourne contre elles.