Cabinets juridiques : comment se préparer en vue de la prochaine crise économique

Par Yves Faguy décembre 18, 201818 décembre 2018

Cabinets juridiques : comment se préparer en vue de la prochaine crise économique

 

Jordan Furlong, bien connu pour ses articles publiés sur Law21.ca, nous a accordé un entretien dans le cadre de notre tour d’horizon annuel de l’état du marché juridique. Cette fois-ci, la discussion a porté sur un certain nombre de sujets, dont l’innovation juridique au Canada et les pressions exercées pour la mise en œuvre d’une réforme de la réglementation, ainsi que la présence croissante des quatre principaux cabinets de consultants sur le marché juridique et des conseils pour se préparer en prévision de la prochaine crise économique. 

ABC National : L’innovation a-t-elle enfin atteint le marché juridique canadien?

Jordan Furlong : Dans une certaine mesure. Le mot « innovation » est sur toutes les lèvres, bien sûr, mais, à mon avis, l’innovation ne commence à exister vraiment que lorsque des fonds y sont effectivement consacrés et que les juristes passent effectivement du temps à créer des produits, des services, des systèmes et des changements qui n’existaient pas auparavant. Nous en sommes aujourd’hui à cette première étape et, en toute honnêteté, on peut constater que plusieurs cabinets canadiens le font. Sans adopter d’ordre de préférence quel qu’il soit, on peut dire des cabinets comme Fasken Martineau, Osler et McCarthy Tétrault qu’ils sont à l’avant-garde dans ces domaines. Gowling WLG et Blakes, quant à eux, font preuve d’un intérêt bien réel. D’autres cabinets gravitent à la périphérie de ce changement. Les prochaines étapes seront cependant plus difficiles à franchir, car elles impliquent deux concepts que les juristes, tant individuellement que regroupés en cabinets, ont vraiment du mal à mettre en pratique. Le premier est de véritablement écouter ce que leurs clients leur disent souhaiter pour leur entreprise et pour leur secteur, et la nature de leurs objectifs et de leurs mandats. Les cabinets devraient écouter, prendre du recul, y réfléchir à tête reposée et revenir avec une proposition qui les aidera à atteindre leurs buts et leurs objectifs. Le deuxième concept, encore plus ardu à saisir, est celui selon lequel l’innovation doit changer les opérations du cabinet et de ses juristes. Il s’agit du genre d’innovation qui est la plus désespérément nécessaire. Toutefois, il faut tout d’abord déterminer comment rémunérer les personnes qui travaillent au sein de votre cabinet, en fonction de ce qu’elles réalisent et non pas juste en fonction des heures qu’elles facturent. Il faut en outre s’interroger sur la façon dont vous fixez le prix des services que vous fournissez à vos clients.

N : Est-il même possible de changer la structure de rémunération?

JF : Je suis presque certain que c’est impossible du point de vue pratique. À mon avis, c’est l’obstacle le plus difficile à franchir qui se dresse devant les cabinets d’avocats. Ils ne sont tout simplement pas conçus pour travailler dans un marché tel que celui qui existe en ce moment. Si le dirigeant d’un cabinet venait me dire demain : « Nous sommes tout à fait d’accord, nous devons changer notre système de rémunération de fond en comble. Mais comment devons-nous nous y prendre? », je répondrais peut-être « Il pourrait s’agir d’un obstacle insurmontable en ce qui concerne la gestion du changement ».

N : Du point de vue de la réglementation, il y a eu des évolutions intéressantes. La Colombie-Britannique a promulgué de la législation visant à établir une catégorie de parajuristes agréés, malgré les objections d’un grand nombre d’avocats. Un groupe de travail de la Saskatchewan a récemment recommandé que des non-juristes puissent fournir certains services juridiques. Que pensez-vous de tout ceci?

JF : Je pense que les difficultés et les défaillances du système judiciaire en matière de droit de la famille et d’accès des particuliers et des consommateurs aux services juridiques, dont nous connaissons l’existence depuis maintenant pas mal de temps, se sont frayé un chemin dans la conscience collective. Les politiciens le savent. Cela signifie que le problème est assez grave pour qu’ils en aient non seulement entendu parler, mais le reconnaissent. Pour nous, en tant que juristes, cela devrait constituer un indicateur fiable de sa gravité. Nous avons été de maintes façons désensibilisés face à cet enjeu d’accès à la justice dont nous entendons parler et dont nous parlons depuis des décennies. Je ne veux pas dire que nous nous en fichons. Pas du tout. Cependant, en tant que profession, nous avons cessé de nous en préoccuper outre mesure. Alors que le problème s’aggrave, nous ne prenons pas acte de sa gravité croissante. En fonction du genre de gouvernement qui s’en rend compte, vous pourriez ne pas aimer les mesures qui s’ensuivent. Ce que le gouvernement a indiqué sans l’ombre d’un doute, particulièrement en Colombie-Britannique, c’est qu’il va vous demander votre avis et vos opinions. Toutefois, il pourrait être tout à fait prêt à aller de l’avant sans vos apports ou votre aval. C’est le risque que vous prenez si vous faites fi d’un problème pendant assez longtemps pour qu’il atteigne les oreilles des personnes situées bien au-delà de votre sphère d’influence. Et qu’en est-il si ces mêmes oreilles appartiennent à des personnes qui n’ont aucun scrupule pour ce qui est d’éliminer le régime d’autoréglementation des juristes et de bafouer l’indépendance du barreau?

N : Quels domaines du secteur juridique connaîtront une coissance importante?

JF : Probablement dans un domaine qui touche les services juridiques gérés et la rédaction de contrats qui seront de plus en plus automatisés ou, auxquels, à tout le moins, s’ajoutera une certaine dose d’automatisation. Les entreprises en démarrage s’intéressent aussi à la gestion des contrats et de solutions touchant le cycle de vie des contrats, entre autres. Les sociétés ont toutes assez de contrats pour ne plus savoir qu’en faire. Demandez à votre PME typique combien de contrats son entreprise possède et il y a de grandes chances qu’il ne puisse pas vous répondre. Il y a dans ce domaine une multitude de possibilités. Mais les cabinets juridiques traditionnels ne vont probablement pas les saisir.

N : Que pensez-vous de l’entrée des quatre grands cabinets comptables dans le marché des services juridiques?

JF : Je ne pense pas que la question soit celle d’une volonté des « Big Four » de se substituer aux cabinets d’avocats. C’est par inadvertance qu’ils pénètrent sur notre marché. Pour eux, les services juridiques ne sont qu’un autre aspect des besoins des sociétés qui forment leur clientèle. Alors ils se font simplement la concurrence pour accéder au rang de fournisseur principal de services commerciaux et de consultants aux sociétés du monde entier. Ils dirigent leurs efforts sur une multitude d’aspects différents de l’exploitation d’une société, au nombre desquels il s’avère que se trouvent la conformité, la gouvernance et la gestion du risque. Alors que nous nous trouvons tout simplement sur leur chemin.

N : Après des années d’essor, d’aucuns craignent qu’une récession ne se profile à l’horizon. Que conseilleriez-vous aux dirigeants des cabinets d’avocats pour se préparer à cette éventualité?

JF : Pensez à 2008 et vous vous souviendrez que les cabinets ont beaucoup souffert. Mais ils ont éliminé des postes d’avocats et de secrétaires. Ils ont pris toutes sortes de mesures pour jeter du lest. La plupart des cabinets aujourd’hui ont beaucoup moins de personnel redondant et sont probablement même plus rentables qu’ils ne l’étaient à l’époque. Mais ils ont moins de marge de manoeuvre. Si vous disiez aujourd’hui aux dirigeants d’un cabinet d’avocats de réduire leurs dépenses globales de 17 à 20 % » ou quelque chose du genre, je ne sais pas ce qu’ils pourraient sacrifier. À leur place, je chercherais des moyens de tirer meilleur profit des systèmes, de la technologie et des actifs qui ont une marge bénéficiaire élevée. Cherchez des moyens d’adopter une technologie ou un autre système qui vous permettra de produire le même genre de revenu moyennant un coût inférieur. La deuxième question est la suivante : « Sur la liste de ce que vos clients souhaitent, quels sont les services que vous ne leur proposez pas encore? ». Soit les clients vous l’ont dit clairement, soit ils ne le savent pas encore eux-mêmes. Si vous faites assez de recherche avec eux et si vous les écoutez, vous pourriez bien découvrir quelque chose qui manque à votre arsenal de services et que vous pourriez y ajouter. Cela n’aura peut-être rien à voir avec des avocats.

Cette entrevue a été revue et résumée aux fins de sa publication.

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